Services de garde: un portail d'inscription qui fait barrière
MONTRÉAL — Au Québec, plus de 30 000 enfants sont toujours en attente d’une place dans un service de garde éducatif à l’enfance (SGEE), selon les dernières données du ministère de la Famille. Pourtant, les services de garde avaient encore de trop nombreuses places non pourvues à la mi-septembre.
Un sondage mené par l’Association des cadres des Centres de la petite enfance (ACCPE) auprès de ses membres début septembre a révélé que, sur plus de 400 répondants, 63,3 % d’entre eux avaient encore des places vacantes, alors qu’ils commencent à former leurs groupes pour la rentrée à partir de mai. Les directions de services de garde pointent le fonctionnement du nouveau portail d’inscription, venu remplacer La place 0-5, qui a considérablement rallongé le temps nécessaire pour combler ne serait-ce qu’une place.
Vanessa Gagnon-Desjardins, à la tête du CPE Les p’tits Montois, dans le Bas-Saint-Laurent, témoigne que, d’un processus qui lui prenait moins d’une semaine avant, il lui faut maintenant jusqu’à deux semaines.
La différence vient en partie des délais imposés par le ministère depuis le déploiement du nouveau portail. Les parents doivent venir visiter l’établissement «dans les cinq jours suivant la première tentative de communication», selon les directives du ministère de la Famille. Ils ont ensuite deux jours pour donner leur réponse. Les directions de CPE ne pouvant obtenir qu’un nom d’enfant à la fois (3 noms si la place est à pouvoir dans les 15 jours), ces délais s’ajoutent les uns à la suite des autres à chaque nouvelle tentative de comblement d’une place.
Interrogé sur la question, le ministère a expliqué dans un courriel que ces délais avaient été mis en place afin que les parents qui travaillent ou sont simplement plus difficilement joignables ne soient pas désavantagés.
Des anomalies
Mais ces délais, mis en place par souci d’équité, décuplent un problème important. En effet, «la plateforme soulève des préoccupations quant à la fiabilité des données», explique Élyse Lebeau, directrice générale de l’ACCPE.
Selon le sondage de l’ACCPE, 91,3 % des répondants ont vu des enfants déjà inscrits apparaître dans les listes d’attente. Des enfants étaient référencés alors qu’ils étaient inscrits dans un autre service de garde, déjà inscrits à l’école ou même dans le service de garde, mais dans une autre succursale, sans compter ceux dont les parents avaient déjà refusé la place dans l’établissement.
Certains membres ont dit avoir dû effectuer plus de 200 appels pour combler seulement quelques places. Et tous ces appels vains nécessitent tout de même de respecter les délais de réponse. Les directeurs de service de garde perdent donc un temps considérable en raison d’informations qui ne sont pas à jour. Du temps perdu qui «empêche d’avancer», déplore Hélène Laperrière, qui dirige le CPE du Parc, à Montréal.
Les directions de services de garde appellent depuis plusieurs mois le gouvernement à faire en sorte d’éliminer les anomalies de référencement. Plusieurs CPE de l’Outaouais ont d’ailleurs envoyé à la rentrée une lettre commune à leurs députés, dans laquelle ils signalent notamment ce problème.
Manque d'informations
Autre problème, le système ne communique pas aux directeurs les informations importantes qui permettraient de savoir si l’enfant référencé correspond bien aux caractéristiques de la place à pourvoir, voire s’il pourrait être prioritaire. Le fait d’avoir un frère ou une sœur déjà inscrit dans le SGEE rend un enfant prioritaire. Or, la direction ne peut l’apprendre qu’en contactant les parents.
Pire encore, une directrice de CPE a signalé le cas de parents qui, au téléphone, lui expliquaient qu’ils ne pouvaient pas accepter la place qui leur était offerte, car ils tenaient à ce que leurs deux enfants aillent dans le même CPE. Il s’agissait de jumeaux, un cas particulier, certes, mais prévisible, qui n’a pas été anticipé dans le fonctionnement du portail d’inscription.
L’autre problème de taille – ou plutôt d’âge – est que, jusqu’à septembre dernier, les responsables de SGEE ne pouvaient pas voir l’âge à la date d’entrée prévue de l’enfant qui leur était référé. Ils n’avaient accès qu’à la tranche d’âge, alors que la plateforme catégorise les enfants avec des tranches d’âge trop larges.
«Si on en a un (sur la liste d’attente) qui a 17 mois et 29 jours, dans le contact, il va coter comme ‘moins de 18 mois’, donc on ne le verra pas.» Or, explique Hélène Laperrière, les bébés entre 16 et 18 mois ne sont «pas de vrais poupons» et n’ont pas les mêmes besoins. Des tranches d’âge moins larges faciliteraient la planification des groupes et l'organisation des places disponibles.
Le ministère de la Famille a expliqué dans son courriel que ces tranches d’âge avaient été définies afin d’éviter que certains enfants soient «désavantagés par leur date de naissance».
«Certains services de garde, pour faciliter leur gestion de groupes, admettaient moins d'enfants nés au printemps, en raison des dates de rentrée scolaire. L’ordre des listes d’attente n’était donc pas toujours respecté, ce qui était inéquitable», a précisé Noémie Vanheuverzwijn, relationniste pour le ministère. Ce point a néanmoins été modifié afin de mieux répondre aux besoins des services de garde.
Quid des parents?
Du côté des parents, le bilan n’est qu’un peu plus reluisant. Beaucoup se sont plaints auprès de l’organisme Ma place au travail d’une jauge trop approximative. Cette jauge indique le nombre d’enfants plus haut sur la liste d’attente d’un établissement. L’indicatif peut être entre 0 et 10, 11 et 50, 51 et 100, jusqu’à plus de 200. Les parents ont donc des indices limités pour savoir s’ils ont une chance d’obtenir une place près de chez eux à temps pour leur retour au travail ou s’ils doivent accepter une place plus loin et se résigner à se compliquer la vie, faute de mieux.
Mais les parents sont aussi un peu fautifs, admet Marjorie Peyric, porte-parole de Ma place au travail. Elle explique que de très nombreux parents s’inscrivent dans un très grand nombre d’établissements, de peur de ne pas avoir une place à temps, sans nécessairement se désinscrire par la suite. Une partie du système nécessiterait, pour optimiser son fonctionnement, qu’ils mettent à jour le dossier de leur enfant afin de ne pas encombrer inutilement les listes.
«C'est peut-être un peu illusoire de penser que tous les parents vont mettre à jour leur dossier», nuance cependant Mme Peyric. Il faudrait plutôt, selon elle, mettre en place un procédé pour que les dossiers restent à jour automatiquement.
Le ministère de la Famille a assuré qu’une «opération est en cours afin d'épurer les demandes inactives et de maintenir les données à jour dans le Portail».
«Les parents sont invités à mettre leur dossier à jour et à retirer les demandes d’admission qui ne les intéressent plus, a indiqué Noémie Vanheuverzwijn. À défaut de se manifester, leurs demandes sont suspendues jusqu’à ce qu’ils les réactivent.»
Elle a ajouté que le ministère travaillait en ce moment même avec les associations du secteur à «dresser un bilan de la première année d’activité du Portail». Ce bilan doit permettre «d’identifier les défis rencontrés et d’envisager des ajustements (...) afin de concilier la recherche d’efficacité par les prestataires ainsi que les objectifs d’équité et de transparence pour les parents».
Caroline Chatelard, La Presse Canadienne

